Publié le 26.01.12 dans News Village par Géraldine Mercier

Louis Faure, dans le secret des plateaux (décédé le 29 décembre 2011)

Louis Faure De chantiers en chantiers, Louis Faure construit sa personnalité d’homme de théâtre. Entre Louis électricien et Louis directeur technique, il y a des années de travail aux côtés des plus grands  : Roger Planchon, Patrice Chéreau, Georges Lavaudant, Matthias Langhoff, Hans-Peter Cloos, Claude Régy, … Sa reconnaissance est immense et inaltérable. Il se dit chanceux, gâté par l’histoire, arrivé au bon moment. Quand Louis évoque ses années de travail, l’histoire du théâtre en France et en Europe se dessine sous nos yeux ébahis. Tout paraît si simple, si évident. Les monuments théâtraux, dont il évoque de manière légère et rieuse les créations, apparaissent soudain sous un autre jour : celui du secret et de l’intimité de la fabrication que seuls connaissent les gardiens des plateaux. Il distille des anecdotes savoureuses. De l’action à la transmission, il officie depuis quelques années à l’Ensatt comme directeur technique où il tente de préparer les jeunes recrues à leur entrée en profession. En magicien bienveillant et généreux, Louis Faure se révèle être la solution à bon nombre de leurs problèmes techniques. Il y a quelques années, notre jeune équipe travaillait à la création d’un spectacle de théâtre. C’était Electre de Sophocle dans la traduction d’Antoine Vitez. Le metteur en scène souhaitait qu’il neige sur le plateau. Avec scénographe et régisseurs —tout juste sortis de l’école—, nous nous interrogions sur la méthode appropriée quand l’un parmi nous lance : “Louis Faure pourra nous aider”. Depuis, combien de fois avons-nous entendu : “Appelle Louis Faure à l’Ensatt…”. Louis cesse son activité en septembre pour un repos bien mérité, mais une chose est certaine, nous ne cesserons pas de l’appeler. Parce que ce qu’il sait est un trésor qui ne se transmet que dans le secret des plateaux. Et qu’avec lui, ce trésor est parfaitement gardé et transmis. Merci Louis. Rencontre avec Louis Faure

Premiers pas à la Maison de la Culture de Firminy

En 1955, Claudius Petit —Député Maire de Firminy— demande à son ami Le Corbusier de construire à côté de la Cité noire minière et sidérurgique un condensé d’architecture moderne, comprenant une Maison de la Culture, une unité d’habitation Cité radieuse, un stade et l’église Saint-Pierre. Achevée en 1965, la Maison de la Culture de Firminy comprend, en pignon Sud, une bibliothèque et une discothèque. La ville cherche une personne capable d’assurer l’accueil du public le week-end (samedi et dimanche). Entrevoyant à travers cette proposition la possibilité de lire et d’écouter de la musique gratuitement, Louis Faure s’y présente et, dès 1966, y travaille comme bénévole. La maison est grande et les parois ne sont pas étanches. Louis fait la connaissance du régisseur lumière. De la bibliothèque à la salle de spectacle, il n’y a qu’un pas.  En 1967, on présente Les Fourberies de Scapin au théâtre, le régisseur lumière joue dans le spectacle et Louis prépare l’effet. “Nous étions une bonne équipe, une bande de jeunes gens, nous nous entendions bien…  Je travaillais de temps en temps à la salle de spectacle. J’ai passé beaucoup de bon temps à la Maison de la Culture. J’ai énormément appris, rencontré beaucoup de personnes dans tous les domaines (théâtre, musique, …).”

À l’issue de Mai 68, le même régisseur —une forte tête— se dispute avec le directeur et claque la porte. Louis termine tout juste ses études et veut travailler. On lui propose le poste, il accepte. Le 1er septembre 1968, il fait sa première régie en solo dans un spectacle de Colette Magny. Plus tard, on lui demande de s’occuper des achats. Les quelques mois passés à l’intendance ne le satisferont pas. Il se rapproche alors de Jean Dujardin, directeur technique de Jean Dasté à Saint-Étienne, avec qui il a sympathisé et lui demande de l’informer des emplois dont il aurait connaissance. Au moment où il s’apprête à quitter Firminy pour rejoindre Lille aux côtés de Daniel Mesguich, Dujardin l’informe de la vacance d’un poste au TNP de Villeurbanne. “J’étais prêt à signer mon contrat à Lille et ils étaient insistants, ils voulaient une réponse. J’avais eu un accord de principe, il ne restait qu’à formaliser. Jean m’apprend qu’on recherche au TNP un électricien. J’appelle pour rencontrer le directeur technique et obtient un rendez-vous. En sortant du TNP, je déchire le contrat de Lille et signe à Villeurbanne.”

La scène du TNP comme terre d’apprentissage

Le 29 mars 1972, lors d’une conférence de presse, Jacques Duhamel —alors ministre de la Culture— énonce la mission nouvelle et le statut original du TNP-Villeurbanne, chargé de transformer un centre dramatique en un nouvel organisme de création et de diffusion théâtrales à l’échelle de l’Europe et des Régions(1). La direction est confiée à Patrice Chéreau, Robert Gilbert et Roger Planchon. Le symbolique sigle TNP s’envole du Palais de Chaillot au Théâtre de la Cité de Villeurbanne. Fraîchement rénové, le TNP ouvre ses portes le 19 mai 1972 inauguré par une mise en scène de Patrice Chéreau Le Massacre à Paris de Marlowe.

Le 1er septembre 1972, Louis Faure  débute comme électricien. À l’époque, Chéreau répète Toller de Tankred Dorst. Très vite, le chef électricien souhaite travailler moins en soirées. Louis, intéressé par la création, se propose de le remplacer. De créations en créations, il se rend disponible et multiplie les tâches, de la régie lumière à la régie générale. “Sur Toller, le chef électricien était embêté parce qu’il devait rester tous les soirs au théâtre. Moi j’étais encore célibataire, j’arrivais sur Lyon, cela ne me dérangeait pas et j’étais curieux, je me suis toujours mêlé des affaires des autres (rires).” Le TNP de ces années-là, c’est Planchon avec Le Tartuffe de Molière, Par-dessus bord de Michel Vinaver, AA d’Arthur Adamov, … , Chéreau avec La Dispute de Marivaux, Loin d’Hagondage de Wenzel, Le Massacre à Paris de Marlowe, Lear de Bond… pour les créations. C’est aussi Savary et son Grand Magic Circus De Moïse à Mao, le Bread and Puppet Theater, Timon d’Athènes de Shakespeare par Peter Brook, L’Âge d’Or par Mnouchkine, Arlequin serviteur de deux maîtres par Giorgio Strehler ou encore La Classe morte de Kantor… pour les accueils. C’est donc un pan entier de l’histoire du théâtre qui s’écrit sur la scène du TNP. “J’ai eu beaucoup de chance de me trouver là, de travailler avec des gens comme Roger Planchon, Patrice Chéreau, Jean-Pierre Vincent, Claude Régy, Matthias Langhoff, … C’était vraiment extraordinaire. Vous savez, on apprend vite avec ces gens-là.”

Le perfectionnement grâce à des exploitations prolongées

L’exploitation prolongée dans les villes de province permet d’assurer une durée de vie décente aux spectacles. Et même si l’on est loin des 1 % du budget de l’État consacré à la Culture, c’est parfois quatre spectacles qui tournent en simultané sur des périodes pouvant aller de quelques semaines à plusieurs mois. “Avec les créations de Chéreau et Planchon, on tournait quatre spectacles à la fois pendant un mois dans chaque ville, une semaine chacune. Cela a été le cas au vieil Opéra de Tour et à Caen… Nous arrivions le lundi matin dans une ville, avec des gros décors, nous jouions du mardi au samedi soir, démontions le dimanche et remontions le lundi le spectacle suivant. Cela signifie qu’à cette époque, il y avait 10 ou 12 semi-remorques qui ne roulaient que pour le TNP, le service comptable effectuait 310 payes par mois. On travaillait 90 heures par semaine, 40 ou 45 selon la législation et le reste en heures supplémentaires. Cela est impensable aujourd’hui. De tels moyens de production n’existent plus.” Travailleur curieux et résolu, l’homme a de quoi se perfectionner : des tournées magistrales aux côtés des plus grands metteurs en scène. “On apprend beaucoup dans ces conditions-là. De toute façon, si vous n’apprenez pas vite, vous ne durez pas longtemps. Avec eux, il faut que ça avance. On est au service du spectacle. Si l’on vous dit, je veux ça pour demain matin, il faut que ce soit fait le lendemain matin, c’est tout. Mais tout était beaucoup plus simple.”

Du régisseur général au directeur technique

De régisseur lumière à régisseur général, la dernière marche est celle de la direction technique. Lorsque qu’il apprend qu’au TNP le poste est libre, il envoie une lettre à Roger Planchon et Robert Gilbert qui le reçoivent sans tarder. Planchon lui dit : “On a reçu ta candidature, tu veux être directeur technique, es-tu capable d’établir un devis de décor en un quart d’heure à partir d’une maquette ?”. Louis Faure répond oui. Planchon lui rétorque : “Tu as le poste”. Et la semaine suivante, il fallait estimer le prix d’un décor à partir d’une maquette dans les deux heures. Avec Planchon, il travaille alors à la conception du Studio 24, à Villeurbanne qui mettra dix ans à voir le jour. “J’ai eu la chance de travailler avec un obstiné. Un jour, Planchon est arrivé dans mon bureau et m’a dit, voilà mon projet. C’est ce qui manque en Rhône-Alpes. Il a mis dix ans pour convaincre les partenaires de la pertinence d’un studio de cinéma en Région. Et il y est parvenu. Mais les temps ont changé. Autrefois, si le ministère refusait de se confronter à un problème, Roger prenait sa plume et envoyait une lettre au Monde. Le lendemain, la lettre était publiée en première page. Qui a encore cette force de frappe aujourd’hui ?” Puis, dans les années 90’ s’amorcent les lendemains difficiles, l’argent manque, les productions se montent avec plusieurs coproducteurs, une génération de metteurs en scène part, une autre arrive. Dans le même temps, l’école parisienne de la Rue Blanche prend ses quartiers sur les hauteurs du 5e arrondissement de Lyon. En 1997, l’Ensatt inaugure ses nouveaux locaux et Louis intègre l’équipe au poste de directeur technique.

De l’homme d’action à l’homme de transmission

Que signifie transmettre au plus haut niveau de l’institution pour un homme de terrain, formé par l’expérience ? Comment l’électricien, puis le régisseur général et le directeur technique apprend-il à ses élèves et que leur apprend-il ? D’emblée la tâche paraît complexe. Pour étayer son propos, il prend l’exemple de la Réditec, association professionnelle des responsables techniques du spectacle vivant. Créée en 2006, cette association a pour vocation le regroupement des directeurs techniques et régisseurs généraux. “La Réditec est née parce que nous nous sommes aperçus, lorsque nous conversions les uns avec les autres que nous étions confrontés aux mêmes types de problèmes. Nous avons alors voulu créer un réseau. Comme dans nos générations, nous avons tous appris sur le tas, nous n’hésitons pas à contacter nos petits camarades quand nous sommes confrontés à un problème. C’est sans doute ce qui manque aux jeunes générations en particulier chez les cadres. Avec l’expansion des formations, je remarque que les jeunes ingénieurs n’ont plus du tout ce réflexe. Tout se passe comme s’ils considéraient qu’ils devaient se débrouiller seuls sur le terrain car l’école leur aurait appris ce qu’ils devaient savoir. Les metteurs en scène ont le même problème. C’est très difficile de les amener à cela, à se faire confiance les uns les autres, à se voir et se parler… Même lorsqu’ils ne sont pas d’accord, surtout lorsqu’ils ne sont pas d’accord (rires) ! S’ils le faisaient, ils se rendraient compte qu’ils sont confrontés, eux aussi, aux mêmes types de problèmes et qu’ensemble, ils pourraient peut-être en résoudre certains.” Au fil de la conversation, Louis avoue qu’un fossé s’est peut-être creusé entre le terrain et la formation, que l’intérêt s’est sans doute progressivement déplacé du plateau, que ces quinze dernières années, côté spectacle et côté public, n’ont pas été des plus exaltantes. Fort de son expérience, il n’hésite pas à affirmer que la vision du metteur en scène à la première lecture est toujours celle qu’il a vue naître sur le plateau le jour de la première, bien ou mal réalisée. “Les choses seraient plus faciles si les ingénieurs et techniciens et même les acteurs comprenaient cela et se mettaient au service du spectacle. Quand je dis cela aux étudiants, ils ont du mal à me croire et pourtant, je l’ai vérifié à chaque création.” En vieux sage, le sourire au bord des lèvres, il encourage et donne de l’espoir. Même s’il avoue qu’il n’aimerait pas avoir vingt-cinq ans aujourd’hui, même s’il pense que les conditions dans lesquelles il a travaillé ne se retrouveront pas de sitôt, son regard semble toujours dire : “Vas-y fonce et tu verras bien. Travaille et crois en ce que tu fais…” Juste ce qu’il faut de bienveillance et de sévérité pour aider à grandir et donner l’envie d’aller voir encore un peu plus loin. “Il n’y a pas de génie, il n’y a que des gens qui travaillent, artistiquement, techniquement, intellectuellement.” La vérité est sur le plateau, dans le secret des plateaux emplis de fantômes, ceux des spectacles qui ont laissé leurs traces, ceux des histoires que l’on n’a pas racontées, ceux de la sueur coulée quand vient la nuit. Louis est un de ces privilégiés qui en détiennent les clés, un homme de théâtre, un homme des plateaux.

Géraldine Mercier
5 septembre 2008

(1) Texte de la conférence de presse publié dans Un défi en province, Chéreau. Chronique d’une aventure théâtrale par Michel Bataillon, éditions Marval, 2005.



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